Les perturbateurs endocriniens représentent aujourd'hui un enjeu majeur de santé publique. Ces substances chimiques interfèrent avec notre système hormonal et suscitent une attention croissante en dermatologie. En effet, la peau constitue à la fois un organe endocrinien à part entière et une porte d'entrée importante pour ces molécules.
1. Qu'est-ce qu'un perturbateur endocrinien ?
Selon la définition de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), un perturbateur endocrinien est une substance étrangère à l’organisme capable de perturber le fonctionnement du système hormonal, avec des effets néfastes sur la santé d’une personne ou de ses enfants.
Le système hormonal (ou système endocrinien) est un ensemble de glandes qui produisent des hormones, c’est-à-dire des messagers chimiques. Ces hormones jouent un rôle essentiel dans de nombreuses fonctions du corps : la croissance, la reproduction et le métabolisme de notre organisme.
Les perturbateurs endocriniens peuvent agir de plusieurs façons :
- Ils peuvent imiter une hormone naturelle (comme les œstrogènes, les androgènes ou les hormones thyroïdiennes) et tromper l’organisme. On parle alors d’effet mimétique.
- Ils peuvent bloquer l’action normale d’une hormone sur son récepteur, empêchant celle-ci de remplir son rôle.
- Ils peuvent aussi modifier la synthèse, le métabolisme, le transport ou l’élimination des hormones par le corps.
Ce qui rend ces substances particulièrement préoccupantes, c’est que leurs effets peuvent apparaître à de très faibles doses, parfois sans seuil clairement identifiable, et longtemps après l’exposition, parfois plusieurs années plus tard. De plus ils peuvent agir sur le sujet exposé mais aussi sur ses descendants. Cela complique leur identification et la prévention de leurs effets.
Certaines périodes de la vie sont particulièrement sensibles aux perturbateurs endocriniens, notamment la grossesse, la petite enfance et la puberté. Durant ces phases, le système hormonal est en plein développement et donc plus vulnérable aux influences extérieures.
Il est toutefois important de préciser que les effets observés en laboratoire (sur des cellules ou chez l’animal) ne sont pas toujours identiques chez l’être humain. De plus, la voie d’exposition compte beaucoup : un effet observé après une ingestion (par voie orale) ne sera pas forcément retrouvé lors d’une application sur la peau, comme pour certains cosmétiques, car toutes les substances ne traversent pas l’épiderme.
L’Europe publie les substances suspectes de ou avérée PE. Il existe 3 listes : la liste I (PE avéré, à ce jour aucun ingrédient cosmétique), la liste II où figurent les molécules en évaluation dont plusieurs ingrédients des cosmétiques, la liste III dans laquelle un pays membre a émis des réserves sans que l’Europe considère qu’il y a lieu de demander une évaluation pour ladite molécule. Les listes peuvent être retrouvées sur le site : edlists.org
2. Les principales sources d'exposition
a. Les cosmétiques et produits d'hygiène
Certains perturbateurs endocriniens peuvent être retrouvés dans des produits de soin du quotidien. Parmi les plus étudiés figurent les parabènes, notamment le propyl- et le butylparabène, utilisés comme conservateurs pour lesquels des effets hormonaux ont été observés dans des études expérimentales. Cependant ceci a conduit à une réglementation plus stricte et à une limitation de leur usage dans les cosmétiques actuellement.
Les phtalates, employés notamment comme plastifiants, ont été interdits dans la formulation des cosmétiques sauf le diéthylphtalate retrouvé comme solvant dans certains parfums,
Le triclosan et le triclocarban, agents antibactériens autrefois largement utilisés, sont aussi beaucoup plus encadrés aujourd’hui et ne sont plus présents que de façon limitée dans certains produits.
D’autres substances utilisées comme excipients ou antioxydants (telles que certains silicones volatils comme les D4 et D5, le ButylHydroxyAnisole ou le ButylHydroxyToluène) sont également à l’étude pour d’éventuels effets perturbateurs endocriniens1 .
Les filtres UV chimiques font l’objet de débats, en particulier certaines molécules comme certaines benzophénones, l’oxybenzone, l’octinoxate (éthylhexyl méthoxycinnamate), le 4-methylbenzylidene camphor ou l’homosalate, pour lesquelles des effets hormonaux ont été suggérés par plusieurs études expérimentales et sont dans la liste II des PE.
À ce jour, les données disponibles ne permettent toutefois pas de conclure à un risque avéré pour la santé humaine dans les conditions normales d’utilisation des crèmes solaires. Il est par ailleurs important de rappeler que les filtres minéraux, bien tolérés et adaptés à un usage quotidien, sont également disponibles.
Certaines huiles essentielles comme la lavande et le tea tree (Melaleuca alternifolia) ont montré, dans certaines études in vitro, une activité œstrogénique, bien que ce sujet reste encore débattu dans la communauté scientifique.
b. Les plastiques et emballages
Les contenants en plastique peuvent constituer une source d’exposition parfois méconnue à certaines substances susceptibles d’interférer avec le système hormonal, par migration vers les produits qu’ils contiennent. Le bisphénol A (BPA), autrefois largement utilisé dans les plastiques polycarbonates (notamment ceux identifiés par le code de recyclage 7) et les résines époxy, est l’un des exemples les plus étudiés, ce qui a conduit à une restriction importante de son usage dans de nombreux pays. Les autres bisphénols sont aussi des PE.
D’autres composés, comme certains phtalates présents dans le PVC ou le triphenyl phosphate, utilisé comme plastifiant, font également l’objet d’évaluations scientifiques concernant leurs effets hormonaux.
Le passage de ces substances du contenant vers le contenu peut être favorisé par la chaleur et un stockage prolongé. Par mesure de précaution, il est donc recommandé d’éviter de chauffer des aliments dans des contenants en plastique, et de privilégier des matériaux alternatifs comme le verre lorsque cela est possible.
c. L'environnement domestique et professionnel
L’exposition aux perturbateurs endocriniens ne se limite pas aux cosmétiques, mais concerne plus largement l’ensemble de notre environnement. Certaines substances présentes dans les textiles, les équipements électroniques ou les matériaux de construction, comme les retardateurs de flamme bromés, ainsi que certains pesticides ou métaux lourds (plomb, mercure, cadmium), peuvent contribuer à cette exposition.
Les composés perfluorés (PFAS), parfois appelés « substances chimiques persistantes » ou polluants éternels en raison de leur très lente dégradation dans l’environnement, font l’objet d’une attention particulière. Ils ont été utilisés dans divers secteurs pour leurs propriétés anti-adhésives, imperméabilisantes ou anti-tâches, y compris dans certains produits cosmétiques spécifiques. Leur persistance et l’impossibilité de l’organisme à les éliminer ont conduit à de nombreuses études, certaines suggérant des effets sur la fertilité ou le métabolisme du cholestérol.
Ces données ont conduit à un renforcement progressif des réglementations et à une réduction de l’utilisation de ces substances, tout en rappelant que le risque dépend de multiples facteurs, notamment la dose, la durée et les voies d’exposition. Ils vont être interdits dans les cosmétiques mais il demeurera impossible de préciser si des résidus contaminants de PFAS ne pourront pas être retrouvés à l’état de traces dans les ingrédients.
3. Pénétration des perturbateurs endocriniens dans l’organisme
- Les perturbateurs endocriniens peuvent pénétrer dans notre organisme par plusieurs voies. La plus fréquente est l’ingestion, par l’alimentation ou les boissons contaminées, mais aussi par les objets portés à la bouche (comme les tétines ou les baumes à lèvres).
- Ils peuvent aussi être inhalés avec l’air que nous respirons, notamment à travers les parfums, les produits ménagers, les peintures ou les solvants.
- Une autre voie d’exposition possible est la voie cutanée, c’est-à-dire le passage de certaines substances à travers la peau, même lorsqu’elle est intacte. Cette voie concerne en particulier les produits cosmétiques (crèmes, lotions, déodorants, etc.), notamment lorsqu’ils sont appliqués régulièrement et sur de grandes surfaces cutanées.
Certaines substances présentes dans ces produits pourraient traverser la barrière cutanée et être détectées dans l’organisme. Il est toutefois important de rappeler que le passage à travers la peau est variable, dépend de nombreux facteurs (formulation, fréquence d’utilisation, lésions cutanées ou couche cornée abimée, épaisseur faible de la peau dans les plis et occlusion) et que la détection d’une substance dans le sang ne signifie pas nécessairement un effet nocif sur la santé.
Enfin, l’exposition ne dépend pas uniquement de la composition du produit lui-même : certaines substances peuvent également migrer à partir des emballages plastiques, en particulier lorsque ceux-ci vieillissent ou sont exposés à la chaleur, ce qui justifierait là encore des évaluations réglementaires régulières.
4. Effets cutanés et systémiques
Les effets des perturbateurs endocriniens sur la santé humaine commencent à être mieux connus, même si beaucoup de points restent à éclaircir.
Ils peuvent avoir divers effets sur la peau, même si tous ne sont pas encore bien identifiés1.
- Les dioxines et les polychlorobiphényles (PCB) sont connues pour provoquer une affection appelée chloracné, caractérisée par l’apparition de boutons et de kystes similaires à ceux de l’acné sévère2.
- L’exposition aux phtalates pourrait être plus fréquente chez les personnes atteintes de dermatite atopique, bien que ce lien reste encore peu étudié3. Ces substances peuvent également être à l’origine de dermatites allergiques de contact4-5.
- Par ailleurs, les hydrocarbures aromatiques présents dans la fumée de tabac et la pollution urbaine contribuent à accélérer le vieillissement cutané6-7, en favorisant l’apparition de rides et de taches pigmentaires.
- L’arsenic, un contaminant de l’eau dans certaines régions du monde, augmente le risque de cancer cutané8.
- Enfin, les perturbateurs endocriniens pourraient agir sur les récepteurs hormonaux cutanés, perturbant ainsi l’équilibre naturel de la peau. Cela favoriserait l’acné de l’adulte, en particulier chez la femme.
Ces substances peuvent aussi interférer avec le fonctionnement hormonal et provoquer, selon les cas, des troubles de la reproduction, des anomalies du développement et certaines maladies métaboliques ou hormonales.
- Les effets les plus clairement établis concernent le système reproducteur. Chez les descendants d’une femme enceinte exposée au diéthylstilbestrol (Distilbène®), un médicament autrefois prescrit, on a observé chez les filles des malformations de l’appareil génital et un risque accru de cancer du vagin, tandis que les fils présentaient plus souvent des anomalies des organes génitaux et une baisse de la fertilité.
- Un autre exemple est celui du chlordécone, un pesticide utilisé aux Antilles, dont l’exposition professionnelle a été associée à une augmentation du risque de cancer de la prostate.
- D’autres observations suggèrent un lien entre l’exposition à certains perturbateurs endocriniens et l’apparition de pubertés précoces, de troubles de la fertilité, de syndromes des ovaires polykystiques ou d’endométriose. Chez l’homme, des études évoquent une baisse de la qualité du sperme, une augmentation des malformations des organes reproducteurs et un risque plus élevé de cancer du testicule. Certains effets pourraient même se transmettre aux générations suivantes, via des mécanismes dits épigénétiques.
- D’autres organes comme la thyroïde, le pancréas ou le système nerveux pourraient également être affectés, bien que les données soient encore limitées. Enfin, les chercheurs soulignent la difficulté d’évaluer ces effets en raison des expositions multiples et combinées, appelées “effets cocktail”, qui peuvent renforcer l’impact des perturbateurs endocriniens au fil du temps.
5. Populations à risque
La vulnérabilité aux perturbateurs endocriniens varie considérablement selon les périodes de la vie, certaines constituant de véritables fenêtres de susceptibilité.
- La femme enceinte et le fœtus représentent une population plus à risque. Le système endocrinien en développement du fœtus est plu sensible à ces perturbations.
- Le nourrisson et l'enfant constituent également une population vulnérable du fait de leur barrière cutanée immature, de leur surface corporelle importante par rapport au poids, et de l'immaturité de leurs systèmes de détoxification.
- L'adolescent subit une exposition cosmétique souvent accrue au moment crucial de la maturation hormonale.
- Enfin, la personne âgée cumule une accumulation d'expositions sur toute la vie et présente une fragilité cutanée qui facilite la pénétration de ces substances.
6. Prévention et conseils pratiques pour les soins de le peau
Les cosmétiques ne représentent qu’une petite partie de l’exposition totale aux perturbateurs endocriniens, la principale source étant l’environnement. Les périodes les plus sensibles sont la grossesse, la petite enfance et la puberté. Il est donc utile d’adopter des gestes simples : lire les étiquettes et privilégier des formules courtes et simples.
L'utilisation d'emballages en verre ou de plastiques dits ‘sûrs’ constitue aussi une mesure simple mais efficace. Il est préférable d’éviter de réchauffer les aliments dans des contenants en plastique et de ne pas conserver les produits cosmétiques dans des endroits exposés à des températures trop élevées.
Enfin, les produits biologiques ne sont pas forcément exempts de perturbateurs endocriniens, car certains composés naturels peuvent aussi avoir une activité hormonale.
Sources
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